Le sentiment de culpabilité des « progressistes »

Il est maintenant bien établi que la communication déficiente des partis dits « progressistes » a eu une incidence sur les élections. Que l’introduction du débat identitaire en pleine campagne électorale a contribué à la défaite de ces partis. Ce débat qui n’a jamais été une revendication révolutionnaire et qui n’a pas lieu d’être puisque aucun parti, sans aucune exceptions, ne remet en question l’identité et la culture arabo-musulmane des Tunisiens, les pousse, aujourd’hui à l’heure du bilan, à se remettre en question, à hésiter dans la nouvelle posture à adopter, à se questionner sur la forme que peut prendre l’opposition qu’ils incarnent.

Ce temps qu’ils consacrent à cette réorganisation est nécessaire afin de ne pas reproduire les mêmes erreurs mais décontenance totalement les électeurs de ces partis. Près d’un mois après l’élection, les Tunisiens se questionnent sur cette apparente inactivité. Il faut dire que les adeptes de « l’auto-flagellation » sont nombreux et les articles à charge contre les candidats « progressistes » se multiplient. Il faut également souligner que les partis majoritaires ont intérêt à voir l’opposition marcher en rang dispersé et sont en train de tout entreprendre pour tenter de faire échouer ce rassemblement, synonyme potentiellement d’alternative politique. Les chancelleries et les médias étrangers également ont contribué à ce débat car il s’agit d’une question d’actualité qui n’est pas spécifique aux pays dont la population est majoritairement musulmane. Les Européens et les Américains s’intéressent également à cette problématique de se définir par rapport au monde. Nous pouvons aisément faire un parallèle avec la christianisation de la culture danoise ou le débat soulevé par l’UMP, sur la place de l’islam dans la société française. Ces débats marquent l’actualité politique et médiatique dans le monde bien qu’ils soient loin des préoccupations premières des peuples de ces pays. Personne en Tunisie ne réclame la mise en place d’un multiculturalisme institutionnel, l’identité arabo-musulmane n’est donc pas en danger. De la même manière, il n’est pas vraiment dans la vocation d’une constitution de définir une identité. Une constitution, c’est proclamer un certain nombre de principes de liberté et veiller à leur respect, et c’est organiser au mieux la conquête et l’exercice du pouvoir, d’une manière à la fois démocratique et efficace.

Mais au-delà du débat en lui-même qui n’a servi qu’à salir un camp, il faut se demander qui avait plus intérêt à ce qu’il intervienne en pleine campagne électorale, seulement deux semaines avant le scrutin. Qui avait le plus à gagner en amenant cette question identitaire sur le tapis et qui a aujourd’hui le plus intérêt à maintenir ce sentiment de culpabilité dans les bureaux politiques « progressistes » et dans l’esprit des militants. La victime autoproclamé ou le coupable désigné? Il est facile de tout mettre sur le dos des « progressistes » mais ce ne sont pas eux qui ont parlé de « koufar » ou de « laicaia » auprès des Tunisiens les plus démunis, ce ne sont pas eux qui ont diffusé Persepolis avant de se déclarer choqué par leur propre programmation, ce ne sont pas eux qui essayent par tous les moyens de moraliser la société par la base en exerçant des pressions quotidiennes, ce ne sont pas eux qui tentent de fausser le futur fonctionnement du règlement intérieur. Le coupable désigné ressemble pourtant à une victime aujourd’hui, la victime d’un débat auquel il a participé mais qu’il n’a pas provoqué.

Continuer à se sentir coupable n’est pas une solution. La culpabilité est un excellent outil de manipulation et surtout un instrument de domination. L’individu coupable faisant tout le nécessaire pour recommencer à être accepté. La culpabilité fonctionne parce qu’elle joue avec la nature sociale de l’individu et avec sa nécessité d’être lié aux autres. Au travers de la culpabilité on apprend comment on doit se comporter, ce qui est bien et ce qui est mal, on apprend à ne pas être nous-même et à nous adapter aux exigences des autres. On l’utilise pour manipuler les autres et pour obtenir d’eux une conduite déterminée. Se libérer de la culpabilité, c’est prendre la responsabilité de ce qui nous arrive, de ce que l’on est. En arrêtant de s’encombrer des accusations que nous font les autres et de celles que nous nous faisons nous-même. Pourquoi se sentir coupable quand on porte des idées auxquelles on croit, même si l’on est minoritaire.

Il faut arrêter avec l’idée que l’heure est au rassemblement coûte que coûte, que faire ce genre de bilan revient à maintenir une scission dans la population tunisienne, à créer des camps. La joute politique n’est pas une promenade au pays des bisounours, c’est une opposition entre projets de société et cela implique de communiquer sur les désaccords, de dénoncer les dérives, de proposer d’autres solutions et de former des « camps » qui s’opposent de manière constructive dans l’intérêt du peuple car une opposition forte empêche les dérives et les abus. Il faut effectivement cesser de stigmatiser l’adversaire politique, cesser de se définir par rapport à lui, éviter d’aller sur le terrain sur lequel ils souhaitent nous amener mais surtout il faut se rassembler pour devenir crédible, pour se donner plus de poids. Il faut faire place nette à une nouvelle classe politique renouvelée qui a montré sa compétence au cours de cette première campagne électorale pendant que l’ancienne essoufflée et parfois hors du coup, portant un message trop proche de celui de l’ancien régime, plongeait dans ce débat identitaire sans compréhension de la société tunisienne d’aujourd’hui, par l’absence de connaissance d’un terrain qu’elle ne fréquente plus…

La jeune garde politique d’opposition n’a pas a porter la culpabilité des ainés, elle doit simplement prendre sa place afin de remplacer les figures trop connotées qui faisaient déjà de la politique du temps du dictateur déchu, afin que l’enthousiasme et les idéaux succèdent à la culpabilité, afin qu’une jeunesse fasse la « révolution » qui ne peut être faite par les anciens, car les mentalités ne peuvent changer qu’avec le changement des générations.

A propos observatoirepolitiquetunisien

L'Observatoire Politique Tunisien est une initiative individuelle privée, non affiliée à un parti, qui a pour objectif de sensibiliser les Tunisiens à la politique. Par des présentations, des analyses et des commentaires de l'actualité politique du pays, nous tenterons de fournir aux lecteurs quelques clés pour analyser et comprendre la communication politique des différentes composantes du paysage politique tunisien.
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3 commentaires pour Le sentiment de culpabilité des « progressistes »

  1. miro dit :

    pouvez-vous nous eclairer sur l’identité politique du parti du congrés me Marzouki moncef ? merci

    • Pour avoir une idée plus claire vous pouvez déjà vous référer à notre article écrit lors de la campagne électorale : https://observatoirepolitiquetunisien.wordpress.com/2011/09/29/cpr-a-la-loupe/
      Pour résumer je dirais qu’il s’agit d’un parti centriste conservateur dans la mesure où il a une idéologie nationaliste arabe. Le passé droit de l’hommiste et d’opposant ayant subi la torture de Moncef Marzouki le rend très populaire et particulièrement intransigeant sur les libertés individuelles. Il a la réputation d’un homme intègre, incorruptible et qui peut parfois se révéler obtu et despotique quand on remet en question ses principes.
      Sa vision « panarabe » tournée vers le moyen orient et l’arabisation totale de l’enseignement fera du CPR un allié d’Ennahdha, pour le reste des sujets, notamment concernant la constituante rien ne dit que les deux partis s’entendent.

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