Quelles leçons tirer de ce scrutin?

Suite à la publication des résultats préliminaires de l’élection de l’Assemblée Constituante et en attendant le dépouillement des votes des derniers bureaux et l’attribution des derniers sièges, l’Observatoire politique tunisien souhaitait faire un état des lieux de la situation politique en évoquant les différentes politiques de communication plus ou moins heureuses de la campagne électorale qui vient d’avoir lieu. Nous souhaitions d’autre part donner notre point de vue sur un certain nombre d’inexactitudes relayées dans les médias tunisiens et étrangers concernant le déroulement de la campagne.

Honneur au vainqueur avec le parti Ennahdha qui se révèle être la force politique la plus importante du pays d’après les résultats des votes. Il semblerait que la communication adoptée par le parti ait été la bonne puisqu’avec près de 40% des suffrages, le parti islamiste ou islamo-conservateur se positionne comme celui qui a su convaincre une majorité de Tunisiens. Ancien parti, connu de tous, il regroupe sous un même nom toutes les tendances et les courants des conservateurs et des religieux. Ils ont effectué une excellente campagne de terrain en allant sur tout le territoire à la rencontre des Tunisiens, en prônant sans cesse un discours rassurant et rassembleur. Leur phraséologie non polémique en contradiction avec la plupart des communications des autres partis semble avoir convaincu. Leur posture morale faisant appel à la religion à sans doute fait basculer bon nombre d’indécis, car la perte de repère induit souvent la nécessité de revenir à ce qui nous rassure. Pendant qu’ils jouaient l’apaisement, tout le monde soulignait les inconnus, le manque de garanties de leurs propositions, nous les premiers. Nos préoccupations ne semblaient pas être en adéquation avec celles d’une majorité de Tunisiens. Ennahdha a en effet bénéficié pour une partie des voix qui ne fait pas partie de sa base éléctorale, d’un vote de refus plus que d’adhésion. La communication d’Ennahdha a été habilement menée, aidée par l’irresponsabilité des médias tunisiens qui ont volontairement amené le débat sur l’identité nationale à quelques semaines de l’élection. Cette erreur a fait penser aux indécis que l’identité arabo-musulmane était menacée, or c’était un leurre car personne ne souhaite toucher à cette identité puisque tout le paysage politique tunisien ne souhaite pas remettre en question l’article 1er de la constitution de 1959. La politique de communication de rassemblement était donc vraisemblablement la bonne carte à jouer pour bien figurer dans cette élection. Attention cependant, bien qu’obtenant le plus grand nombre de sièges, le parti n’aura pas la majorité absolue pour décider seul des grandes orientations du pays, il devra forcément faire avec plusieurs autres visions de la future société tunisienne.

Sans doute le plus grand gagnant de cette élection, le Congrès pour la République (CPR) ou Al Mottamar de Moncef Marzouki. Bien que ce dernier n’obtienne finalement pas de siège à Nabeul pour l’Assemblée Constituante, il s’agit de la force politique sur qui il faudra compter dans toutes les décisions. Certainement l’un des acteurs qui servira sur bien des sujets d’arbitre, le CPR participera probablement également au prochain gouvernement aux côtés de Ennahdha et d’Ettakatol. On avance également le nom de Moncef Marzouki en tant que possible président de la république. Leur ascension fulgurante semble montrer que les Tunisiens ont considéré que leur passé d’opposition au régime, leur intégrité et l’absence d’artifices dans leur communication en faisaient des représentants à leur image. Fidèle depuis toujours à des principes d’incorruptibilité, en faveur des libertés et des droits de l’homme, la figure principale du parti semble avoir gagné une crédibilité auprès de l’électorat qui lui ont signifié leur confiance au niveau national. Le CPR semble s’imposer comme l’incarnation du centre parfait dans le paysage politique tunisien pouvant adopter des positions communes ou s’opposer indifféremment à Ennahdha ou Ettakatol selon les sujets.

Troisième grand gagnant de l’élection, le parti Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar. Ayant également adopté une communication de rassemblement, Ettakatol semble être le seul parti de la gauche progressiste à avoir sorti son épingle du jeu. Jouant là aussi sur la figure de son président, Mustapha Ben Jaafar, médecin capable de soigner les plaies des Tunisiens, bon père de famille à la réputation irréprochable, le parti a su faire une campagne assez consensuelle, considérant les autres partis non pas comme des ennemis mais des adversaires potentiels. Le refus de participer au mois de mai à une coalition de centre gauche progressiste lui est reproché et serait en partie à l’origine de l’effritement des voix de centre gauche selon certain. Le fait est qu’aujourd’hui ce refus leur a fait bénéficier de l’important vote indécis de centre et de centre gauche de part leur communication non alarmiste et leur volonté de participer à un gouvernement d’union nationale.

L’inconnu du scrutin est le parti de la pétition populaire pour la liberté, la justice et le développement, El Aridha qui bien qu’il n’ait fait aucune campagne nationale aurait obtenu près de 20 sièges dans l’Assemblée Constituante. Le parti de l’excentrique Hachemi el Hamdi, ancien islamiste devenu partisan de Ben Ali soulève de nombreuses interrogations car ils pourraient représenter la deuxième force politique du pays si les résultats se confirment. Bien que des demandes d’annulation de ses listes pour financement étranger interdit, achat de voix et utilisation d’un média étranger pendant la campagne électorale soient déposés l’ISIE n’a pour le moment pas encore statué sur leur cas. Élément assez étonnant aucun média étranger n’en parle alors qu’il suscite un véritable tollé en Tunisie.

Le Parti Démocrate Progressiste (PDP) de Maya Jribi et Ahmed Nejib Chebbi, grand favori des sondages est annoncé comme le grand perdant de ces élections. Tout le monde parle de désaveu électoral mais leur situation n’est pas si dramatique que les médias le laissent paraître. Bien sûr ils espéraient gouverner le pays en remportant les élections mais leur situation n’est finalement pas si catastrophique en nombre de sièges. On peut imputer cet échec retentissant à une politique de communication qui s’est construit en négatif du parti d’Ennahdha. La diabolisation de ces derniers n’a en effet pas porté les fruits escomptés mais surtout un ton manquant d’humilité les a sans doute coupé d’une partie de leur propre électorat. Les polémiques sur le plafond de financement et sur la publicité politique leur a fait perdre un capital sympathie trop important pour espérer diriger le pays. Le PDP espère reconstruire ce capital perdu en se plaçant dans l’opposition et en laissant la lourde tâche de relancer l’économie du pays aux partis vainqueurs qui pourraient bien y « laisser des plumes ».

le parti Afek Tounes de Yassine Brahim qui a suscité bon nombre de moqueries à son arrivée sur la scène politique du fait de la présence dans ses rangs de Tunisiens de l’étranger revenus après la révolution pour aider à la reconstruction du pays, fait taire ses détracteurs à travers les résultats de ce scrutin. Sa présence au sein de l’Assemblée constituante valide son statut de parti politique qui compte puisqu’il possède une base électorale. Plus fort il a su, malgré cette image, convaincre dans certains quartiers populaires. Il va devoir décider rapidement de sa stratégie afin de consolider cet électorat et essayer de gagner du terrain pour un jour participer au pouvoir quitte à s’associer à d’autres partis provisoirement ou définitivement. Il va certainement se positionner dans l’opposition et se proposer comme une alternative dans les prochaines élections.

Dernier parti à avoir validé sa légitimité, le Pôle Démocrate Moderniste (PDM) El Kotb. N’en déplaise à certains commentateurs qui le dénigrent, il a lui aussi montré qu’il représentait un électorat en possédant des sièges au sein de l’Assemblée Constituante. Il paye sans doute sa communication refusant tout travail avec le parti Ennahdha mais a souffert d’une campagne de calomnie lui empêchant de participer pleinement au débat. On lui a en effet attribué une image au mieux de laïque, au pire de mécréant qui a remis en question l’intégrité morale de ses membres. Ce n’est pourtant pas le cas si l’on se réfère à leur programme. Ils sont sans doute ceux qui souhaitent tirer le plus rapidement la Tunisie vers la pointe du progressisme, peut être trop vite si l’on en croit le vote des Tunisiens? Si l’on prend conscience qu’il s’agit d’une coalition d’associations, d’indépendants et de partis politiques qui ont du s’entendre, que cette dernière n’a que 6 mois d’existence, qu’ils ne disposaient que de peu de moyens (un peu plus de 200 000 Dt soit près d’un million de Dt en moins que Ettakatol) et qu’ils étaient pourtant présents sur l’ensemble des circonscriptions du territoire on peut dire qu’ils ont eux aussi validé leur droit d’exister politiquement.

Autant d’éléments qui annoncent une activité politique palpitante pour les mois à venir, autant d’éléments qui confirment la naissance d’une démocratie en Tunisie…

A propos observatoirepolitiquetunisien

L'Observatoire Politique Tunisien est une initiative individuelle privée, non affiliée à un parti, qui a pour objectif de sensibiliser les Tunisiens à la politique. Par des présentations, des analyses et des commentaires de l'actualité politique du pays, nous tenterons de fournir aux lecteurs quelques clés pour analyser et comprendre la communication politique des différentes composantes du paysage politique tunisien.
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6 commentaires pour Quelles leçons tirer de ce scrutin?

  1. Domi dit :

    Bonjour : merci pour ce point clair, net et précis. Je suis français et constate que tous les médias et politiques du monde se sont mis d’accord pour ne relever aucun point négatif de vos élections (déroulement, résultats…). C’est donc avec plaisir que j’ai lu ce résumé de chaque parti et de leur tendance. J’espère simplement que si la Tunisie devait connaitre des moments pénibles, les pays étrangers, la France en tête, ne regarderaient pas ailleurs comme si si de rien n’était, comme au temps de Ben Ali.

  2. sarret dit :

    Et qu’en est-il des femmes élues ? Avez-vous pu estimer le nombre de sièges qui allaient leur revenir ? Le journal français La Croix parle de 50 sièges pour les femmes (soit 22% des élus de l’assemblée constituante.). Cela vous semble-t-il juste ?

    • C’est une question à laquelle il est impossible de répondre à ce jour. Certaines femmes tête de liste sont officiellement reconnues vainqueurs des élections mais l’ensemble du dépouillement n’étant pas achevé, on ne peut avoir le nombre exact. Kamel Jendoubi, président de l’ISIE a déclaré lui-même hier qu’il était impossible de répondre à cette question dans la mesure où les résultats n’étaient pas officiels et définitifs. Nous tâcherons de nous renseigner pour vous donner les résultats connus à ce jour sous la forme d’un article présentant les différentes candidates élues.

      • Kamel Jendoubi a donné ce soir la proportion de femmes au sein de la constituante, il parle de 48 femmes soit 24% de l’assemblée constituante. Ce chiffre est susceptible d’être modifié dans la mesure où les listes du parti El Aridha qui occupait 25 sièges, viennent de se retirer et que les sièges seront redistribués aux partis politiques en ballotage favorable dans les circonscriptions concernées.

  3. Hammi khaled dit :

    Quelques stats quant à la répartition des votants par tranches d’âge? Merci

    • Malheureusement ce type d’études n’ont pas été réalisées sur l’électorat tunisien. Si l’on ajoute à cela que les instituts de sondages tunisiens sont déficients en l’absence de statistiques fiables et de méthodologies répondant aux normes classiques d’échantillonnage (voir notre article sur le blog à ce propos rédigé en septembre) je ne sais pas si de telles données seront rapidement disponibles en Tunisie.

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