Ennahdha à la loupe

La rédaction de l’Observatoire politique tunisien se propose de passer les programmes des différents partis à la loupe. Premier de cette série d’analyses à subir notre critique citoyenne, le parti Ennahdha. Parti politique légalisé et nouvel acteur de la vie politique tunisienne, Ennahdha a présenté son programme le 14 septembre 2011 au Palais des Congrès de Tunis, à travers une mise en scène soignée dans un décor résolument moderne. Seul élément en décalage avec le reste, tout le meeting s’est déroulé en langue arabe littéraire, et non en dialectal tunisien, élément à relever tant on pensait le temps du discours politique tunisien en arabe littéraire révolu. A la tribune, les cadres du parti ont présenté pas moins de 365 points, un par jour, résumant leurs différentes mesures dans le cas où ils gouverneraient le pays.

Pas de révélations fracassantes, de mesures anticonstitutionnelles, mais un grand nombre de généralités partagées par l’ensemble des partis politiques tunisiens. Pour la partie économique, ils présentent des propositions plutôt libérales, encourageant l’initiative privée y compris dans les grands travaux et planifient la création de 590 000 emplois sur 5 ans. Comme pour la plupart des programmes présentés, on ne rentre pas dans le détail des financements, on annonce des chiffres et des données sur l’évolution de la dette et du recours aux emprunts extérieurs par exemple mais rien de concret permettant de juger de la faisabilité de la politique économique qu’ils souhaitent mettre en place, on énonce des principes généraux auxquels on ne peut que souscrire tels que la réduction du chômage, des déséquilibres entre les régions, la promotion des exportations et le respect des équilibres macro économiques. L’objectif étant clairement d’être le plus rassembleur possible et de concilier les différents courants idéologiques du parti sans froisser personne. Boujemâa Sebti, dans Le Courrier de l’Atlas commente par exemple :  » on nous dit que dans les domaines sectoriels tels que les exportations, le tourisme ou l’agriculture, il faudrait élaborer des stratégies et ce sont ces stratégies qui nous dirons quels résultats on peut obtenir. Le rédacteur de la partie économique a cru bien faire en précisant que les stratégies sectorielles seront élaborées par les professionnels de chaque secteur, ce qui en fait est une aberration. On doit consulter et impliquer les professionnels bien sûr, mais ils ne pourront pas rédiger les stratégies sectorielles« . Il relève d’autre part une contradiction dans la partie finances publiques : « Dans leur souci de bien faire, les rédacteurs ont assoupli et réduit les taux d’imposition, créé une caisse d’assurance chômage (financée en grande partie par l’Etat), augmenté les investissements, respecté les grands équilibres et réduit la dette publique. On ne voit pas comment on peut réduire les recettes, augmenter les dépenses, tout en baissant l’endettement et en maintenant les grands équilibres. En tous les cas, des chiffres généraux sont donnés sur l’évolution à venir de la dette et du recours aux emprunts extérieurs. Ils ne sont pas étayés et donc, nous ne pouvons nous prononcer « . Là encore donc un manque de précisions ne permettant pas de définir la faisabilité de cette politique mais généralement lorsqu’un politique en campagne nous dit, plus d’allocations, plus d’investissements, moins d’impôts, moins de dettes, ça sent la promesse électoraliste, on nous propose ce qu’on a envie d’entendre même si c’est irréaliste… Précisons une nouvelle fois sur ce point qu’il s’agit d’une attitude globale de la classe politique et pas d’un particularisme nadhaoui.

Concernant le système politique à mettre en place et la période de transition de l’assemblée constituante, Ennahdha propose la mise en place d’un gouvernement d’union nationale d’abord, puis d’une justice de transition et une reddition des comptes pour la période passée avant toute réconciliation nationale. Par la suite une fois la nouvelle constitution rédigée, ils souhaitent la mise en place d’un État moderne fondé sur la séparation des pouvoirs, ainsi qu’un régime parlementaire, où le président de la république est élu par les députés, pour cinq ans renouvelables une seule fois. Concernant les réformes de la future constitution, ils précisent qu’elles « ne peuvent être réalisées que par le parlement sous réserve d’une majorité qualifiée à définir ou par voie de référendum. Ils souhaitent conserver l’article 1 en l’état, « État souverain, indépendant et libre. Sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe« . Le programme fait d’autre part référence aux  libertés individuelles, aux droits de l’homme, à la liberté de conscience et de religion, aux droits des minorités religieuses, à l’indépendance de la société civile, à la démocratie, à la séparation entre les pouvoirs, à l’indépendance de la justice, au pluralisme politique. Ce sont des principes modernes ; certains d’entre eux, comme la liberté de conscience, sont une vraie avancée dans le contexte régional et dans l’idéologie du parti. Ils souhaitent d’autre part plus d’indépendance, pour la justice bien sûr mais également pour la Cour des comptes et de la Banque centrale, ils veulent proposer différentes instances indépendantes, de contrôle et de régulation, seront proposées, notamment pour les médias et pour les élections. Concernant le statut de la femme, rien n’est clairement dit dans le programme, on parle de sauvegarde des acquis et du rôle très important dévolu et reconnu à la femme. Là seule précision notable est que l’apparence vestimentaire sera libre. Il sera interdit d’imposer et contraindre quoi que ce soit à cette dernière.

Rien d’alarmant donc pour ce programme policé qui a tout d’un projet de société classique protecteur pour son peuple, libéral économiquement et régulateur en s’appuyant sur une morale religieuse. Car l’importante nouveauté de Ennahdha s’appuie sur ce point. Ennahdha est bien un parti islamique ou à référentiel islamique. Bien que ses statuts omettent sciemment cet état de fait (sinon le parti n’aurait pas pu être légalisé puisque s’appuyant exclusivement sur un référent religieux) :

Ennahdha se propose d’œuvrer pour la protection du régime républicain et pour la défense de l’indépendance du pays et de ses principes patriotiques. Il se fixe comme but de consacrer la démocratie, la séparation entre les pouvoirs, l’impartialité de la juridiction et la neutralité de l’administration et des dispositifs de sécurité.
Il envisage d’assurer le respect des libertés collectives et individuelles, de participer à la reconstitution des institutions de la société civile et à la consécration de leurs rôles et ce, en militant en faveur de l’égalité sociale, en refusant que certains accaparent la richesse nationale du pays et en garantissant à toutes les catégories sociales le droit de subvenir à leurs besoins vitaux de façon à préserver leur dignité et à permettre à toutes les régions de profiter des richesses et des biens du pays.

Ainsi, il projette d’adopter un modèle de développement qui serait en mesure de préserver le pays de la discrimination et de la corruption et il décide de lutter afin que l’union arabo-musulmane ait lieu sachant que la réalisation de l’Union du Maghreb arabe est un pas décisif vers l’accomplissement de l’union totale sans pour autant se passer de la collaboration avec les peuples du monde entier dans le cadre du respect mutuel et de la consolidation du rôle actif du peuple tunisien dans la bataille pour l’indépendance de la Palestine puisque c’est la cause centrale des Arabes et des Musulmans. Il a aussi l’intention de soutenir les mouvements de libération partout dans le monde et de les encourager dans leur quête de liberté et de dignité.

La présentation au Palais des Congrès, sans aucunes allusions à la religion pouvait laisser penser que le parti avait bien compris les règles du jeu démocratique définies au préalable. Mais la lecture des propositions du programme, en arabe ou en français, admet le référentiel en le qualifiant d’éthique, de morale contribuant à une orientation, en contradiction avec les statuts. Les rédacteurs ont donc pris la peine de peser leurs mots, flirtant avec la frontière interdite et laissant des marges de manœuvre possibles. Car le problème vient bien de là, du flou et des différentes interprétations qui peuvent être faites. En adoptant un regard citoyen le plus critique possible, on attend plus de précisions sur plusieurs points:

– Concernant la réforme de la constitution, ils parlent d’une majorité qualifiée à définir ou d’un autre moyen de le faire (référendum). C’est trop flou pour garantir la préservation des acquis et des libertés individuelles des Tunisiens et cela implique un certain nombre de conditions préalables pour échapper à la manipulation des masses.

– Concernant l’article 1 de la future constitution tunisienne qu’ils souhaitent garder, veulent-ils jouer sur l’ambiguïté mise en place par Habib Bourguiba dans un objectif de coexistence et de protection des minorités pour le détourner vers un régime plus exclusif?

– Concernant l’organisme de contrôle pour les médias, peuvent-ils donner plus de précisions, est-il question de censure? de bonnes mœurs?

– Concernant le statut de la femme, là encore, peuvent-ils être plus explicites? Rached Ghannouchi avait parlé il y a quelques mois de congés payés de 4 à 5 ans pour les femmes en cas d’accouchement, ou de transférer des emplois aux hommes que les femmes occupaient pour lutter contre le chômage. Les propositions avancées dans le programme sont imprécises mais pas incompatibles avec ce genre d’allégations, qu’ils se positionnent clairement. Ils parlent également de mettre fin au problème des mariages tardifs, mais comment, s’agit-il d’une annonce implicite autorisant la polygamie?

La rédaction de l’observatoire politique tunisien ne veut pas faire de mauvais esprit, ni dénigrer sans argumentation, mais les zones d’ombres de propositions imprécises n’encouragent pas à la confiance. Une communication travaillée laissant planer le doute accompagnée d’une posture victimaire, ça s’appelle un double jeu et ça permet de faire encore et toujours parler du parti dans les médias. Ce choix délibéré demande malgré tout des explications et des réponses précises à certaines questions pour lever le voile sur leurs réelles intentions. Tant que Ennahdha entretiendra cette image, nuisible à la démocratie, car pleine de non-dits, ils auront à se justifier sur toutes les zones d’ombres et subiront des insultes, des calomnies, qu’ils jouent le jeu de la démocratie en exposant clairement leur idéologie et leurs idées et ils seront reconnus comme un parti en tant que tel.

En attendant, la présentation au Palais des Congrès se révèle sans surprise, comme un vernis impeccable recouvrant parfaitement l’ancienne image que le parti cherche à faire oublier, s’éloignant en apparence du moins d’un électorat plus radicale, afin de se mettre en quête de voix plus modérés. La création de toute pièce d’un groupe d’individus tahrir (nous lui refusons l’appellation de parti « hezb » faute de légalisation), appelant au retour au Califat, qu’il soit orchestré par le parti Ennahdha ou les salafistes eux même , n’obéit qu’à un but, celui de servir les intérêts d’Ennahdha en les recentrant sur l’échiquier politique tunisien. Il a également pour but de lui conférer auprès des Américains et des Européens un statut d’alternative modérée, employant un outil du régime déchu en brandissant la menace islamiste dans leur imaginaire. Notre regard citoyen n’est pas dupe, quand Ennahdha parlait de réintroduire la polygamie à la télévision, la manifestation des femmes démocrates était agressée par des salafistes, quand un cinéma était vandalisé pour avoir projeté un film, Ennahdha évoquait le devoir de réserve sur certains sujets, comment peuvent ils espérer une certaine respectabilité sans se démarquer clairement de ces énergumènes qui défilent avec des drapeaux noirs devant des synagogues ou qui occupent une basilique au Kef, la menaçant de destruction…

Sa stratégie de communication savamment étudiée pour faire parler d’elle a portée ses fruits à un point tel que les cadres du parti semblent aujourd’hui s’enorgueillir. Les dernières communications s’appuyant toujours sur des sondages non représentatifs qui les donnent en tête, semblent leur avoir fait perdre l’humilité dont ils avaient fait preuve jusqu’alors. Houcine Jaziri, porte parole du parti confiait dans une interview à slate afrique d’un ton sûr de lui qu’ils étaient « prêts à gouverner »… Dans le droit de réponse à Business news apporté par les responsables économiques du parti là encore ils parlent d’Ennahdha comme d' »un parti politique qui se prépare à tenir le pays ». Ils ne faut pas qu’ils oublient que seul le peuple Tunisien en décidera, car si c’est vraiment ce qu’ils souhaitent, si ils veulent obtenir l’adhésion d’une majorité de Tunisiens ils doivent être plus précis dans leur idéologie, car pour le moment Ennahdha est loin d’être l’AKP par ses silences et ses imprécisions.

Source : Blog Slateafrique, Web manager center, Business news, Blog droit tunisie révolution, programme d’Ennahdha en araberésumé du programme en français.

A propos observatoirepolitiquetunisien

L'Observatoire Politique Tunisien est une initiative individuelle privée, non affiliée à un parti, qui a pour objectif de sensibiliser les Tunisiens à la politique. Par des présentations, des analyses et des commentaires de l'actualité politique du pays, nous tenterons de fournir aux lecteurs quelques clés pour analyser et comprendre la communication politique des différentes composantes du paysage politique tunisien.
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4 commentaires pour Ennahdha à la loupe

  1. ons dit :

    le plus grand flou dans le programme d’ennahda est la source du droit, elle pourra pretendre a un etat civil, meme en pronant l’application de la charia, et c insenses qu’elle se taise la dessus, malgre que c essentiel dans son ideologie, c suspect

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