Faut-il croire les sondages tunisiens?

La Tunisie depuis le 15 janvier au matin, découvre tant bien que mal les subtilités et les rouages de la démocratie. Ce modèle de société est censé garantir aux Tunisiens le droit d’expression et d’opinion sans pressions ou répressions en retour. Mais la réalité est bien loin de la théorie car dans les faits les choses ne sont pas si simples.

La démocratie considère que les personnes qui composent la société, « les citoyens » sont responsables et sont armés des outils leur permettant d’échapper au double langage, aux faux discours, au mensonge ou, dans le cas contraire, elle les protège par des gardes-fous, ou par la liberté de la presse qui peut dénoncer les abus. C’est tout à l’honneur du modèle car il responsabilise ses membres, il les considère tous de la même manière et leur donne une chance de participer à la gestion de la vie de la cité peu importe leur origine ou leur condition sociale. Là ou le bât blesse c’est lorsque la démocratie est jeune et ne dispose pas encore de ces gardes-fous, ces règles qui protègent et qui garantissent l’égalité des chances. Dans ce cas là, le discours des menteurs a autant de poids que celui des bienveillants, les propos calomnieux ou non vérifiés deviennent des informations…

L’absence de ces règles conduit à donner le pouvoir à celui qui aura le plus de moyen pour se faire entendre, autant dire à celui qui aura le plus d’argent (et qui saura vous faire gober le plus de mensonges car celui qui est élu est toujours celui qui a le plus menti mais ça c’est une autre histoire), d’où l’importance des règles sur la publicité politique et pour en venir au sujet qui nous intéresse, d’où l’importance de règles sur la réalisation et la véracité des sondages. Car là où la publicité politique peut être contournée par la non adhésion de celui qui la voit, le sondage impose une réalité dans l’esprit des gens. Heureusement pour la Tunisie, à compter du 1er octobre, les sondages politiques seront interdits jusqu’à l’élection, l’information a fait l’objet d’un décret loi déjà paru dans le Journal Officiel.

Mohamed Abbou

On ne voit une nouvelle fois pas pourquoi cette interdiction soulève une quelconque agitation dans la mesure où Dans les pays de démocratie, il y a un cadre légal régissant le secteur et une autorité qui contrôle et vérifie les sondages à chacune de leur parution. Cette autorité a le droit de sanctionner en cas de manquement elle protège l’ensemble des acteurs de la vie politique en les mettant à l’abri de tout soupçon. Tout le monde reconnait ce point, M. Mohamed Abbou, membre du bureau exécutif du Congrès pour la république (CPR), déclare à titre d’exemple que « les instituts de sondage qui opèrent en Tunisie, ont tous travaillé sous l’ancien régime et ont déjà acquis des réflexes. Ils sont souvent orientés, soit par le pouvoir politique soit par le pouvoir de l’argent ». Allégations confirmées par Hassen Zargouni, patron de l’institut Sigma Conseil, qui concède que ces méthodes d’échantillonnage crée un léger biais qu’il qualifie de « négligeable » avant d’ajouter que les sondages politiques représentaient entre 10 à 15 % du chiffre d’affaires de cette année. Comment ne pas voir un conflit d’intérêt flagrant et préjudiciable à la bonne marche de la démocratie… L’Instance Nationale de Réforme de l’Information et de la Communication partage ce constat, selon un de ses membres, Ridha Kéfi, « Tant qu’il n’y a pas de loi, tant que le métier n’est pas organisé, il faudra surseoir à leur recours » car « plusieurs experts estiment que les échantillonnages de certains sondages ne sont pas crédibles ».

Hichem Guerfali

C’est également l’avis de l’un des acteurs de l’enquête d’opinion en Tunisie, Hichem Guerfali, directeur de 3C Etudes, qui  a choisi de ne pas réaliser de sondages politiques car pour lui,  « Le niveau des pratiques est faible et peu fiable. On a démontré que les sondages effectués avant la révolution et qui continuent actuellement sont tous faux, à l’exception d’un seul sondage réalisé par l’ISTIS, ils font du faux en prétendant qu’ils se réfèrent à des données de l’Institut national de la statistique (INS) en ce qui concerne les catégories socioprofessionnelle, alors que cette institution n’a rien à voir avec ces données ». Il poursuit en expliquant que l’ensemble des résultats de ces sondages sont irrecevables car les critères comme l’appartenance sociale ou géographique ne sont pas pris en compte, parce que la marge d’erreur est minimisée par les instituts, parce que les échantillons sont non représentatifs, parce qu’on ne tient pas compte de l’écart entre milieu urbain et milieu rural, et parce qu’on ne connait pas encore les habitudes de vote des catégories de population (CSP).

Autant d’éléments qui ne permettent pas de traduire une réelle représentativité des forces politiques du pays. L’écart dans les sondages étant la preuve de problèmes méthodologiques et de l’incapacité des sondeurs à mesurer des audiences… sans compter l’opacité sur un certain nombre de domaines (notification aléatoire du commanditaire, échantillonnages peu représentatifs, questionnaires orientés…) brouillant encore un peu plus les cartes…

En l’absence de cadre légal, de contrôle de la sincérité et de la méthodologie des sondages on ne peut que trop vous recommander de ne pas les suivre, encore moins de tenir compte de leur prétendus résultats. On peut également se féliciter de la décision de les suspendre à l’approche des élections dans un souci d’équité. Ces réalités démocratiques comprises, il ne reste alors plus qu’aux Tunisiens, devenus en une nuit de janvier des analystes politiques d’expérience, à apprendre à s’écouter et à débattre pour entrer pleinement dans une nouvelle ère démocratique…

Pour en savoir un peu plus sur les magouilles récurrentes dans les sondages d’opinion, c’est sur le site de l’Observatoire des sondages que ça se passe.

Sources: Marianne, Kapitalis, web manager center, Observatoire des sondages.org, info-tunisie.net, Jeune Afrique, Réalités.

A propos observatoirepolitiquetunisien

L'Observatoire Politique Tunisien est une initiative individuelle privée, non affiliée à un parti, qui a pour objectif de sensibiliser les Tunisiens à la politique. Par des présentations, des analyses et des commentaires de l'actualité politique du pays, nous tenterons de fournir aux lecteurs quelques clés pour analyser et comprendre la communication politique des différentes composantes du paysage politique tunisien.
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